Michel Ongoundou Loundah Ancien sénateur de la transition et président du parti REAGIR Credit:© 2026 D.R./Le Radar
Alors que les débats sur la sécurité occupent régulièrement l’espace public dans notre pays, Michel Ongoundou Loundah propose un regard différent sur les causes profondes des fragilités qui traversent la société gabonaise. Dans cette tribune, le président du parti REAGIR soutient que l’insécurité judiciaire constitue la matrice de nombreuses autres formes d’insécurité, qu’elles soient économiques, sociales, politiques ou morales. Une réflexion nourrie par plusieurs événements récents qui interrogent l’état de la justice et la confiance des citoyens dans les institutions.
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Il existe une erreur fréquente dans le débat public chez nous. Beaucoup pensent que l’insécurité se résume aux vols, aux agressions, aux braquages ou aux violences de rue. Ces fléaux, pourtant bien réels, ne constituent souvent que les symptômes visibles d’un mal autrement plus profond. La véritable mère des insécurités, c’est l’insécurité judiciaire.
Car lorsque le citoyen ignore si la loi sera appliquée avec impartialité, lorsqu’il doute que ses droits seront protégés ou, au contraire, sacrifiés en fonction de son statut social, de ses relations ou de ses opinions politiques, c’est tout l’édifice de la confiance collective qui se fissure.
Notre pays traverse depuis des années d’énormes difficultés économiques ainsi que des crises politiques à répétition. Pourtant, aucune de ces épreuves ne menace aussi durablement la société que la disparition de la confiance dans la justice.
La justice constitue en effet la dernière frontière entre la force et le droit. Quand cette frontière s’efface, le message envoyé à la population est redoutable : ce n’est plus la loi qui protège, mais le rapport de force, la loi de la jungle. Chacun comprend alors qu’il vaut mieux être puissant qu’avoir raison. Et là, les conséquences sont immenses.
L’insécurité économique, d’abord.
Qui investira dans un pays où les contrats peuvent être remis en cause au gré des intérêts du moment ? Quel entrepreneur sérieux prendra le risque d’engager ses capitaux sans la certitude que les tribunaux protégeront ses droits ? Le Gabon a offert ces dernières années une illustration particulièrement marquante de cette dérive avec le conflit qui l’a opposé au groupe Veolia. L’entreprise française, qui assurait la gestion de la SEEG, a été évincée dans des conditions dont la brutalité a frappé les observateurs bien au-delà de nos frontières. Quelle que soit l’appréciation que l’on puisse porter sur la qualité du service rendu ou sur les différends qui opposaient les parties, le signal envoyé aux investisseurs fut désastreux : celui d’un État capable de rompre unilatéralement ses engagements et de reprendre le contrôle d’un actif stratégique par la force. Le problème n’est pas seulement celui de Veolia. Le problème réside dans le message adressé à tous les acteurs économiques. Lorsqu’un investisseur a le sentiment que ses droits dépendent davantage du rapport de force politique que de la protection des tribunaux, il hésite. Et lorsqu’il hésite, il investit ailleurs.
Dans un tel environnement, la question n’est plus seulement de savoir si un investissement sera rentable, mais s’il sera juridiquement protégé. Les investisseurs regardent certes les ressources naturelles, la fiscalité ou la taille du marché. Mais ils regardent surtout la qualité des institutions et la sécurité juridique. Or l’investissement fuit toujours les pays où la justice inspire davantage la crainte que la confiance.
L’insécurité sociale, ensuite.
Lorsqu’un citoyen estime ne pouvoir obtenir réparation par les voies légales, il est tenté de se faire justice lui-même. Les règlements de comptes, les violences privées et les tensions communautaires prospèrent toujours là où la justice officielle perd sa crédibilité.
L’exemple des PK à Libreville est révélateur. Face à la montée de la délinquance et au sentiment d’abandon, des jeunes ont fini par constituer des groupes d’autodéfense pour assurer eux-mêmes la sécurité de leurs quartiers. Qu’un tel phénomène apparaisse dans un État moderne suffit à alerter les autorités. Lorsque les citoyens se substituent à la police et à la justice, c’est le signe que les institutions régaliennes n’accomplissent plus pleinement leur mission.
L’insécurité politique, également.
Un pouvoir peut disposer de la police, de l’armée et de l’administration. Mais il ne conserve durablement son autorité que si les citoyens croient encore en l’existence d’un arbitre impartial. Or, comment ne pas s’interroger lorsque des opposants sont poursuivis dans des conditions contestées, lorsque des procès prennent l’allure de règlements de comptes politiques, lorsque les libertés publiques sont dénoncées comme étant en recul par des organisations internationales, ou encore lorsque la justice semble fonctionner à des rythmes différents selon les personnes concernées ?
L’affaire Alain-Claude Bilie-By-Nze constitue à cet égard un cas d’école. Au-delà du débat juridique sur une procédure portant sur des faits remontant à dix-huit ans, ce sont les conditions mêmes de sa détention qui soulèvent des interrogations inquiétantes.
Dans une enquête publiée le 13 juin, Jeune Afrique révèle que l’ancien Premier ministre a passé plusieurs semaines dans une cellule individuelle dépourvue de fenêtre. Un proche cité par le magazine résume la situation en une phrase glaçante : « Il était enfermé dans le noir total. » Le même article indique qu’à son arrivée à la prison centrale de Libreville, ses lunettes lui auraient été retirées avant de lui être restituées plusieurs semaines plus tard. Plus troublant encore, l’ancien chef du gouvernement n’aurait été autorisé qu’à lire des romans, l’accès aux essais politiques et à la presse lui étant interdit.
Ainsi, un ancien Premier ministre de la République, présumé innocent puisqu’il n’a pas encore été jugé, se retrouve privé de lumière naturelle, privé de ses lunettes et soumis à un contrôle de ses lectures. Que l’on apprécie ou non l’homme politique, que l’on partage ou non ses idées, une question demeure : est-ce ainsi qu’un État de droit traite un citoyen placé en détention préventive ? Les défenseurs du régime répondront sans doute qu’il ne bénéficie d’aucun traitement particulier. Mais c’est précisément là que réside le problème. Car si ces conditions sont considérées comme normales pour un ancien Premier ministre bénéficiant d’une forte visibilité publique, et de surcroît « ami » du Président de la République, que dire alors du sort réservé aux milliers d’anonymes qui peuplent nos prisons loin des caméras et de l’attention médiatique ?
Une justice ne se juge pas seulement à ses décisions. Elle se mesure aussi à la manière dont elle traite ceux qu’elle poursuit. Lorsqu’un prévenu est maintenu pendant des semaines dans une cellule sans fenêtre, lorsqu’il demeure à l’isolement durant près de deux mois, lorsque son accès à certaines lectures est filtré, ce n’est plus seulement la procédure qui est en cause. C’est l’image même de l’institution judiciaire qui se trouve atteinte.
L’insécurité judiciaire commence précisément là : lorsque le citoyen cesse de voir dans la justice la garante de ses droits et commence à la percevoir comme une puissance capable d’humilier, d’isoler ou de briser sans que les garanties fondamentales paraissent pleinement respectées.
La récente suspension du procureur général Eddy Minang illustre à sa manière cette crise profonde. En soi, la suspension d’un haut magistrat n’a rien d’extraordinaire dans un État de droit. Nul n’est au-dessus des règles. Mais dans un contexte déjà marqué par les controverses, les arrestations spectaculaires, les procédures contestées et les accusations récurrentes d’instrumentalisation de la justice, cet épisode renforce surtout l’impression d’une institution en pleine turbulence. Plus qu’un simple fait administratif, il apparaît comme le symptôme d’une justice en lambeaux, fragilisée dans son fonctionnement, son autorité et sa crédibilité.
Quand la justice est perçue comme un instrument au service des puissants ou des intérêts du moment, chaque décision devient suspecte. Toute condamnation paraît politique. Tout acquittement semble négocié.
L’insécurité morale, enfin.
C’est sans doute la plus grave. Car lorsqu’une société cesse de croire en la justice, elle cesse progressivement de croire en la valeur même de l’honnêteté. Pourquoi respecter les règles si d’autres peuvent les contourner sans conséquence ? Pourquoi faire confiance aux institutions si celles-ci semblent fonctionner à géométrie variable ? C’est pourquoi les grands penseurs du droit ont toujours considéré la justice comme le pilier fondamental de l’État. La sécurité ne commence pas dans les commissariats, elle commence dans les tribunaux.
Les prisons peuvent enfermer les criminels, mais seule une justice crédible peut prévenir la criminalité. Les forces de sécurité peuvent maintenir l’ordre, mais seule la confiance dans le droit peut garantir la paix civile. Ne dit-on pas que lorsque le juge vend la justice, le voleur n’a plus besoin de se cacher ?
L’insécurité judiciaire est la mère des insécurités parce qu’elle détruit la seule institution capable de protéger les citoyens contre l’arbitraire, la violence et l’abus de pouvoir. Là où la justice est forte, les autres formes d’insécurité reculent. Là où elle vacille, toutes les autres prospèrent.
Il n’est donc pas superflu de rappeler que la première mission d’un État n’est pas de construire des monuments, d’organiser des cérémonies ou de multiplier les slogans. Sa première mission est de garantir à chaque citoyen qu’il sera jugé selon le droit, et non selon l’humeur du moment, sa proximité avec le pouvoir ou son influence.
Car lorsqu’un peuple cesse de croire en sa justice, il commence déjà à perdre sa liberté.
Et lorsqu’une nation ne croit plus en sa justice, ce ne sont pas seulement les tribunaux qui s’effondrent. C’est l’État lui-même qui commence à se dissoudre.
Par Michel Ongoundou Loundah