Michel Ongoundou Loundah Credit:© 2026 D.R./Le Radar
Alors que les populations continuent de subir les effets des coupures récurrentes d’eau et d’électricité, le communiqué de l’Union démocratique des bâtisseurs (UDB) appelant la Société d’énergie et d’eau du Gabon (SEEG) à agir suscite le débat. Dans une tribune publiée ce mardi 23 juin 2026, Michel Ongoundou Loundah interroge sur la cohérence d’une telle démarche : comment un pouvoir qui dispose de l’ensemble des leviers de décision peut-il dénoncer les défaillances d’une structure placée sous son autorité ?
À la lecture du communiqué de l’Union Démocratique des Bâtisseurs (UDB), daté du 20 juin dernier, deux interprétations viennent spontanément à l’esprit. La première consiste à y voir une manière particulièrement maladroite de se moquer de la détresse de populations condamnées à vivre entre pénuries d’eau, délestages et promesses sans lendemain. La seconde, plus inquiétante, renvoie à une forme de schizophrénie politique où le pouvoir finit par s’adresser à lui-même comme s’il lui était devenu étranger.
Dans tous les cas, ce communiqué mérite d’être lu pour ce qu’il est réellement : non pas un rappel à l’ordre adressé à une entreprise publique, mais le procès du pouvoir par le pouvoir lui-même. Une forme de dépôt de bilan politique rédigé par ceux-là mêmes qui exercent l’autorité.
La situation est quand-même singulière, il faut le signaler. Le parti qui contrôle la Présidence de la République, le Gouvernement, le Parlement, les administrations et l’essentiel des centres de décision du pays publie un communiqué pour demander à la SEEG davantage de responsabilité.
Difficile, dans ces conditions, de ne pas se poser quelques questions. À qui l’UDB s’adresse-t-elle exactement ? Depuis quand une majorité qui dispose de tous les leviers institutionnels parle-t-elle comme une opposition ? Depuis quand ceux qui nomment les dirigeants, définissent les orientations, mobilisent les financements et contrôlent les instruments de l’action publique découvrent-ils soudainement les dysfonctionnements des structures placées sous leur autorité ?
Le plus frappant est que le communiqué reconnaît lui-même l’ampleur de la crise. Il évoque les délestages, les coupures prolongées, les difficultés rencontrées par les ménages, les entreprises, les administrations et les services publics. Autrement dit, le pouvoir acte officiellement l’échec d’un secteur stratégique placé sous sa responsabilité directe. Mais au lieu d’assumer les conséquences politiques d’un tel constat, il préfère adopter la posture confortable du commentateur critique.
A l’UDB, le procédé est désormais bien connu. Les succès sont revendiqués avec empressement. Les échecs, eux, sont confiés à l’héritage du passé, aux difficultés techniques, à la croissance démographique, aux fraudes, aux mystérieux saboteurs ou encore à la désormais légendaire « poussée d’Archimède ».
Tout le monde semble coupable et responsable, sauf ceux qui nous gouvernent. Pourtant, une autre question demeure. Si les causes sont identifiées, si les moyens financiers existent et si les pouvoirs de décision sont concentrés entre les mêmes mains depuis bientôt trois ans, pourquoi les résultats demeurent-ils aussi invisibles ? C’est ici que le communiqué devient particulièrement accablant pour ses auteurs.
L’UDB affirme que plus de mille milliards de francs CFA ont été mobilisés pour redresser le secteur de l’eau et de l’électricité. Mille milliards ! Une somme vertigineuse. Or, dans le même texte, le parti au pouvoir reconnaît que les effets de ces investissements peinent encore à être perceptibles dans le quotidien des populations.
La contradiction est brutale. Après mille milliards de francs CFA investis, les citoyens continuent de remplir leurs bidons, d’organiser leur quotidien autour des coupures et de subir les conséquences économiques et sociales de services publics défaillants. La question n’est donc plus technique. Elle est devenue éminemment politique.
Quels objectifs ont réellement été atteints ? Quels engagements ont été respectés ? Quels responsables ont été évalués ? Quelles sanctions ont été prises lorsque les résultats n’étaient pas au rendez-vous ? Car gouverner ne consiste pas à commenter les problèmes, mais à les résoudre. Cette fois-ci, il sera difficile d’invoquer l’opposition, les saboteurs invisibles ou même la fameuse poussée d’Archimède pour détourner le débat. Les critiques formulées proviennent désormais du cœur même du pouvoir. On attend d’ailleurs avec curiosité la réaction des gardiens habituels de l’orthodoxie officielle. Ceux qui accusent systématiquement de dénigrement les journalistes, les syndicalistes, les acteurs de la société civile ou les responsables politiques qui dénoncent les mêmes réalités. Auront-ils le courage d’appliquer aux dirigeants de l’UDB le traitement qu’ils réservent habituellement aux voix critiques ? Les accuseront-ils de ternir l’image du pays ? De semer le doute ? D’alimenter un discours pessimiste ?
Car enfin, de qui parle-t-on ? La SEEG n’est pas dirigée par l’opposition. Ses principaux responsables sont désignés par les autorités en place. Certains appartiennent même aux sphères les plus proches du régime. Parmi eux figurent des personnalités issues de l’institution militaire, qui constitue aujourd’hui l’épine dorsale du pouvoir. Dès lors, lorsque le parti qui gouverne critique une entreprise dirigée par des responsables nommés par ce même pouvoir, la question devient inévitable. Assiste-t-on à un exercice de lucidité ou à une spectaculaire démonstration d’irresponsabilité politique ? Il est tout de même étonnant de voir ceux qui disposent de tous les moyens d’agir se comporter comme de simples observateurs des conséquences de leurs propres décisions. Pendant ce temps, les populations continuent de payer le prix de ces contradictions.
Pour une mère de famille privée d’eau pendant plusieurs semaines, pour un commerçant dont l’activité est paralysée par les coupures ou pour un malade confronté à la défaillance des services essentiels, la question n’est pas de savoir qui publie le meilleur communiqué. La question est de savoir quand l’eau coulera et quand la lumière reviendra. Le communiqué de l’UDB se conclut par une formule dont la justesse est incontestable. « La meilleure communication reste celle qui se mesure à la lumière qui s’allume et à l’eau qui coule. »
Précisément !
Et c’est bien là tout le problème. Car lorsque les robinets restent désespérément secs et que l’obscurité continue de gagner les quartiers, ce ne sont plus les discours qui parlent.
Ce sont les faits. Et les faits, eux, ont la cruauté de ne jamais voter pour le pouvoir.
Par Michel Ongoundou Loundah